Sur l'apprentissage @KNPLabs

Joris a rejoint KNP Labs il y’a bientôt deux ans et y a intégré l’équipe i24NEWS. Il partage ici ses réflexions sur son rapport à l’apprentissage en lien avec l’organisation des projets chez KNP.

 

 

“J’apprends lentement.”

Depuis le moment où j’ai postulé chez KNP jusqu’à aujourd’hui, ce leitmotiv m’accompagne, à tort ou a raison d’ailleurs, et m’interroge. Parce qu’en tant que développeur, la question de comment apprendre efficacement et durablement de nouvelles choses est – je crois – une question essentielle que l’on a à se poser.

D’une part, parce qu’elle est en partie garante de notre survie dans un milieu aussi mouvant et peu défini que peut l’être le développement, particulièrement dans l’écosystème du web. D’autre part, pour l’aspect transversal de cette problématique, qui étend le champ de ses applications bien au-delà de notre métier. “Cultivez-vous, c’est ce qui fera que vous réussirez dans la vie” disait Nicolas Faucherre ! Si cette punchline d’archéologue Nantais sert mon propos, elle pose toutefois un certain nombre de questions.

Qu’est ce qui nous facilite ou nous complique la vie lorsqu’il s’agit de s’approprier un sujet qui nous est en partie, sinon complètement inconnu ? Un autre problème concerne le fait d’avoir, en plus, à constamment réapprendre notre champ de compétence. Un problème, si simple soit-il, n’est jamais définitivement résolu, car il existe toujours des façons plurielles d’y répondre. Ces questions étant très personnelles, et fortement dépendantes de l’histoire de chacun, il ne s’agit là que d’une tentative de les mettre à plat. Néanmoins, il me semble riche de les faire raisonner avec l’expérience parfois radicalement opposée des personnes avec qui je travaille quotidiennement. Je publierai leurs contributions dans un second article à venir.

 

L’erreur comme vecteur d’apprentissage

En France, et particulièrement dans l’enseignement secondaire, la place laissée à l’erreur individuelle est négligeable. Les leçons doivent être apprises, sues et leur application immédiate. C’est particulièrement vrai dans les matières scientifiques, où la réflexion est de plus en plus délaissée au profit d’exercices calculatoires répétitifs, qui visent moins l’acquisition d’une compétence de celui qui les pratique que la résolution de problèmes types pour l’obtention d’un examen (type lui aussi). Il n’est pas question ici de dépeindre une réalité universelle, mais plutôt d’essayer de montrer que ce type d’enseignement ne permet pas de faire tôt l’expérience de l’erreur, en ce qu’elle n’a rien de sanctionnable.

Enrichie du contexte dans lequel elle a été commise (mauvaise définition ou compréhension du problème, mauvais choix d’outil pour y répondre), l’erreur, lorsqu’elle va de pair avec l’analyse, favorise un apprentissage durable parce qu’elle repose avant tout sur l’expérience. Une des choses qui m’a le plus surpris lorsque j’ai rejoint KNP, c’est la sérénité avec laquelle certains arrivaient à accueillir leurs propres erreurs et les moyens qui avaient été mis en place pour capitaliser sur ce qu’ils avaient appris. J’ai remarqué chez eux une corrélation forte entre cette assurance et leur capacité à documenter un problème de façon prolifique, que ce soit en amont avec la rédaction d’ADRs ou bien en aval, avec la rédaction de comptes rendus d’incident, par exemple. Cet effort rédactionnel, bien que coûteux en temps, permet en définitive d’expliciter un problème de manière exhaustive, les décisions qui ont été prises pour y faire face, et en quoi ces décisions étaient pertinentes, ou non. Il n’est d’ailleurs plus temps, à ce stade, de questionner ces décisions, mais plutôt d’essayer de construire sur ce qu’elles ont apporté :

Il est toujours utile de vous entraîner à vulgariser votre domaine d’expertise [...], même pour votre usage personnel. Cela vous aidera à intégrer des résultats délicats, tout en vous constituant des raccourcis mentaux de plus en plus efficaces. Vous pourrez ensuite non seulement utiliser ces résultats sans efforts, ce qui améliorera vos aptitudes dans ce domaine, mais également vous libérer de l’espace intellectuel pour en apprendre encore davantage.” (1)

On le voit, le temps de l’écriture, au-delà de l’acte d’écrire lui-même, offre d’ancrer plus profondément le savoir et de faire émerger de nouvelles hypothèses en réponse au problème posé.

 

En finir avec le mythe d’apprendre à apprendre

L’apprentissage par l’erreur ne peut toutefois pas être considéré comme universel, au regard des différents comportements que l’on trouve au sein d’une même équipe.

Ces questions sont pour la première fois étudiées à la fin du XIXe siècle, qui voit l’émergence d’une nouvelle discipline universitaire, les sciences de l’éducation. La théorie des styles d’apprentissage est une branche contestée de la recherche dans cette discipline, qui étudie les liens entre les spécificités individuelles et les mécanismes structurels de l’apprentissage:

Ce qui peut expliquer leur réussite ou leur échec n’est pas seulement une question de niveau d’efficience, mais aussi les façons différentes dont ils perçoivent, stockent, traitent et restituent l’information, la façon dont ils construisent leur base de connaissance.” (2)

Précisons que cette théorie est loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique. La classification des individus sur la base de facteurs psychologiques, par définition excessivement difficiles à démontrer, suppose en effet que l’on prenne garde aux biais cognitifs qu’elle implique. Un des aspects fondamentaux de cette théorie nous encourage à nous intéresser aux motivations personnelles en jeu au moment de l’acquisition d’une nouvelle compétence. 

Je sais par exemple désormais, même si cela rompt avec l’image idéalisée et désintéressée que je me faisais de l’apprentissage, qu’une part importante de ma motivation provient de la promesse de reconnaissance sociale qu’il peut y avoir à la clef. Mettez-moi devant la personne la plus brillante qui soit dans son domaine mais sans aucuns encouragements, vous pouvez être certain que je n’en retiendrais rien. Pire, ce type d’attitude peut même s’avérer complètement contre-productive, car potentiellement à l’origine de pensées parasites qui peuvent, chez moi, totalement inhiber la rétention de l’information.

Dans cet exemple, le besoin de reconnaissance n’a strictement aucun intérêt en soi. En revanche le fait de savoir que ce besoin existe permet d’y porter davantage attention et d’opérer, quand c’est possible, des choix vertueux en matière de pédagogie et d’apprentissage. Dans mon cas, c’est ce qui m’a entre autres permis de m’intégrer facilement au sein de KNP. Prenons un instant pour faire un bisou à M. Nicolas Mure et M. David Jegat qui ont été les fins architectes de cette réussite.

Pour finir, on entend depuis plusieurs années cette fameuse expression, devenue quasi litanie : “il faut apprendre à apprendre”. Ce qui sous-tend cette idée, bien que laissée libre à l’interprétation de chacun, me semble trompeur, car elle peut parfois faire oublier que l’apprentissage nécessite avant tout un effort. Que l’envie d’apprendre travestisse cet effort en plaisir n’implique pas pour autant qu’il n’existe plus. Nous sommes nombreux à avoir abattu une quantité considérable de travail sous l’impulsion d’une envie. Et nous ne sommes pas moins nombreux, à mon avis, à devoir aller consulter la doc de array_key_exists sur internet parce que nous n’avons jamais fait l’effort de retenir l’ordre des arguments de cette petite fonction. La question de comment l’apprendre fait partie intégrante du processus d’apprentissage, c’est évident, et elle varie en fonction de chacun. Mais elle ne doit pas faire perdre de vue la finalité : c’est en apprenant, au sens de retenir, que l’on se dote d’une meilleure compréhension, en profondeur, d’un sujet mais également de nous-même dans notre rapport à l’apprentissage. L’inverse me semble difficilement réalisable.

 

Un corollaire : la peur de se tromper

Les grilles d’analyse héritées de la théorie des styles d’apprentissage ne permettent pas toujours de lire les subtilités chez les individus. Chercher à les caractériser peut parfois conduire à les enfermer dans leur catégorie : il y a par exemple une forte contestation sur l’existence de différents modes d’acquisition visuels, auditifs et kinesthésiques (3), alors que cette idée était révolutionnaire lorsqu’elle est apparue. Cela étant dit, il ne fait aucun doute que nous ne sommes pas tous égaux en situation d’apprentissage, et c’est particulièrement vrai en contexte professionnel. Quelqu’un qui aura peur de se tromper, par exemple, verra sa progression ralentie par rapport à quelqu’un qui, à potentiel équivalent, en est dénué. Simplement parce que la part intellectuelle dédiée à l’effort nécessaire sera restreinte dans le cas de l’un, mais pas chez l’autre.

KNP a intégré la revue de code aux flux de travail de ses projets depuis plusieurs années déjà : tout code déployé en production est donc nécessairement relu par au moins un, parfois plusieurs développeurs. L’intérêt est double. D’une part, la responsabilité de ce qui est livré est répartie sur toute l’équipe, au lieu qu’elle le soit sur une seule personne. Un projet n’est plus une cohabitation de pièces réalisées individuellement, mais bien une réalisation collective. Chacun, même s’il n’est pas à l’origine du code produit, prend activement part à son existence, en formulant des suggestions qui sont le fruit de sa propre expérience. D’autre part, montrer ce qui a été fait aux autres et, réciproquement, porter attention à leur travail, renforce la confiance collective grâce à la confrontation de nos propres erreurs avec celles des autres. 

Même si l’évaluation par les pairs peut parfois être d’une difficulté insondable, ses vertus pédagogiques sont concrètes, autant pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit, à la condition bien sûr qu’elle se fasse dans une perspective de progression commune. Encore faut-il pour cela disposer des moyens et d’un environnement suffisamment sain pour que cette possibilité existe.

De façon analogue, là où certains seront stimulés par une très forte pression sur les délais, on pourra observer dans des conditions similaires des situations de tétanie chez d’autres, et il existe évidemment tout un panel de réactions entre ces deux extrêmes. Acquérir, pratiquer pour finalement intégrer nécessite des temps distincts qui se chevauchent et se synchronisent différemment en fonction des individus. Pour cette raison, le problème du temps en entreprise et la façon dont celui-ci est géré semble indissociable de notre sujet. 

J’ai la chance de travailler sur un projet où cette contrainte est peu présente, et il est évident aujourd’hui que cela m’a grandement aidé. A progresser, à persévérer et peut-être plus important encore : à comprendre. Il m’a fallu beaucoup de temps (encore une fois !) pour accepter que je ne gérais pas bien cette contrainte. Encore davantage pour comprendre que ça ne faisait pas pour autant de moi un développeur médiocre.

Peu après mon arrivée, mon très estimé collègue M. Pierre Plazanet, internationalement connu pour ses blagues de mauvaise qualité, a déclaré :

En tant que développeur, ce que l’on produit, c’est de la matière intellectuelle”.

Le temps facturé au client ne reflète pas uniquement celui passé dans le développement effectif de sa solution. C’est également le résultat d’un apprentissage durable, s’exerçant sur un sujet volatile qui requiert parfois des années d’efforts et de remises en question.

 

Conclusion

Le droit à l’erreur est loin d’aller de soi en entreprise. Toute personne qui a un jour approché (même de loin, sans le faire exprès) un cours de théorie des organisations aura déjà entendu parler d’évaluation de la performance. Malgré l’utilisation à tort et à travers du champ lexical de la bienveillance par les happiness manager et autres chefs de projets déguisés, celle-ci reste une réalité en milieu professionnel. Dès lors, que faut il prendre en compte ? La vélocité ? La capacité à prendre des initiatives ? Le relationnel ? La virtuosité technique, si ça se trouve ! Comment peut-elle être juste lorsqu’elle repose sur des critères aussi variables et contextuels que le temps ou la capacité à apprendre de ses erreurs ? La question de l’évaluation fait intervenir des paramètres éminemment subjectifs qui relèvent en grande partie du jugement.

Il y a deux ans, je m’étonnais sincèrement de voir certains de mes collègues prendre parfois une après-midi entière pour lire des articles, ou même en écrire. Et on ne parle pas ici de “veille stratégique d’entreprise”, ils faisaient juste leur métier. Si d’aventure je considérai chaque instant passé à ne pas produire comme étant potentiellement perdu, le temps passé à apprendre me semble aujourd’hui indissociable du fait de fournir de la qualité. Plus encore, j’ai compris que ce temps n’était pas annexé au temps d’exercice de mon métier mais en faisait partie intégrante. Pour avancer, donc, il aura fallu que j’apprenne à me planter. Et pour comprendre ça, pas loin de 30 ans, dont les deux dernières années dans une boîte pas comme les autres.

 

Sources

(1) Citation originale: “It is particularly useful to lecture on your field [...], even if it is just for your own personal use. You will eventually be able to internalise even very difficult results using efficient mental shorthand; this not only allows you to use these results effortlessly, and improve your own ability in the field, but also frees up mental space to learn even more material.

Tao, “Learn and relearn your field”, terrytao.wordpress.com

(2) D. Chartier, “Les styles d’apprentissage : entre flou conceptuel et intérêt pratique”, Savoirs 2003/2 (n° 2), pages 7 à 28

(3) Daniel T. Willingham, Elizabeth M. Hughes et David G. Dobolyi, “The Scientific Status of Learning Styles Theories”, Teaching of Psychology, vol. 42, no 3,‎ juillet 2015, p. 266–271

 

Joris Langlois